Père Yannik Bonnet

Famille : le cardinal Caffara explique le sens profond de l'indissolubilité du mariage.



Le cardinal Caffara a été l'homme a qui Jean-Paul II a confié l'Institut Jean-Paul II pour le Mariage et pour la Famille, autant dire un homme de confiance. Il explique dans ce texte ( 11 mars 2014) la direction que le pape François veut donner au Synode pour la Famille dans la ligne de Familiaris Consortio. Ce texte de Jean-Paul II, à quelques semaines de la canonisation, prend tout son aspect prophétique, comme celui de Paul VI sur Humanae Vitae. Le Cardinal Caffara, témoin de première ligne, revient sur le sens profond de ces textes et leur actualité. Une interview majeure qu'il a donnée dans le journal italien Il Foglio  et qui fait écho aux propos du cardinal Kasper en les éclairant. Pour autant, il ne mâche pas ses mots! Un texte majeure, d'une grande densité.



La méthode : regarder dans la direction qu'indique Jésus;

IL FOGLIO. — Familiaris consortio  de Jean-Paul II est l’objet d’un tir croisé. D'une part on dit de cette exhortation apostolique qu’elle fonde l'Évangile de la famille, de l'autre que c’est un texte dépassé. Son actualisation est-elle concevable ?

CARD. CAFFARA — Si l’on parle du gender et du soi-disant mariage homosexuel, il est vrai qu'au temps de Familiarisconsortio on n'en parlait pas. Mais de tous les autres problèmes, surtout celui des divorcés remariés, on en parle depuis longtemps. J’en suis un témoin direct, puisque que j'étais l’un des consultants du Synode de 1980. Dire que Familiaris consortio est née dans un contexte historique complètement différent de celui d'aujourd'hui est erroné. Cette précision étant faite, je dis qu'avant tout Familiaris consortio nous a enseigné une méthode avec laquelle on doit affronter les questions du mariage et de la famille. À l’utilisation de cette méthode est associée une doctrine qui reste un point de référence inéliminable.

Quelle est cette méthode ? Lorsqu’il fut demandé à Jésus à quelles conditions le divorce était licite, la licéité comme telle ne se discutait pas à cette époque. Jésus n'entre pas dans la problématique casuiste dont émanait la question, mais indique dans quelle direction on doit regarder pour comprendre ce qu'est le mariage et par conséquent la vérité de l'indissolubilité matrimoniale. C’était comme si Jésus avait dit : « Voyez-vous, vous devez sortir de cette logique casuiste et regarder dans une autre direction, celle du Principe. » C'est-à-dire : vous devez regarder là où l'homme et la femme viennent à l'existence dans la pleine vérité de leur être d’homme et de femme appelés à devenir une seule chair. Dans une catéchèse, Jean-Paul II expliquait : « Survient alors, lorsque l'homme se trouve pour la première fois face à la femme, la personne humaine dans la dimension du don réciproque dont l'expression (qui est l'expression même de son existence en tant que personne) est le corps humain dans toute la vérité originaire de sa masculinité et de la féminité ». Ceci est la méthode du Familiaris consortio.


L'Eglise écoute la conscience, et pas le pouvoir.

De même que le Seigneur Jésus est le «témoin fidèle»(52), le «oui» des promesses de Dieu(53) et donc la réalisation suprême de la fidélité inconditionnelle avec laquelle Dieu aime son peuple, ainsi les époux chrétiens sont appelés à participer réellement à l'indissolubilité irrévocable qui lie le Christ à l'Eglise, son Epouse, qu'il aime jusqu'à la fin des temps(54). Familiaris Consortio 20
De même que le Seigneur Jésus est le «témoin fidèle»(52), le «oui» des promesses de Dieu(53) et donc la réalisation suprême de la fidélité inconditionnelle avec laquelle Dieu aime son peuple, ainsi les époux chrétiens sont appelés à participer réellement à l'indissolubilité irrévocable qui lie le Christ à l'Eglise, son Epouse, qu'il aime jusqu'à la fin des temps(54). Familiaris Consortio 20

Quelle est la signification plus profonde et actuelle de Familiaris consortio ?

Pour avoir des yeux capables de regarder dans la lumière du Principe, Familiaris consortio affirme que l'Église a un sens surnaturel de la foi, qui ne consiste pas seulement ou nécessairement dans le consentement des fidèles. L'Église, en suivant le Christ, cherche la vérité, qui ne coïncide pas toujours avec l'opinion de la majorité. Elle écoute la conscience et pas le pouvoir. Et en cela elle défend les pauvres et les méprisés. L'Église peut aussi apprécier la recherche sociologique et statistique, lorsqu’elle s’avère utile pour situer le contexte historique.

Cependant, il ne faut pas penser qu’une telle recherche est purement et simplement l'expression du sens de la foi (FC, 5). J'ai parlé de la vérité du mariage. Je voudrais préciser que cette expression ne désigne pas une règle idéale du mariage. Elle indique ce que Dieu, par son acte créateur, a inscrit dans la personne de l'homme et de la femme. Le Christ dit qu'avant de considérer les cas, il faut savoir de quoi nous parlons. Il ne s’agit pas d'une règle qui admet ou pas des exceptions, d'un idéal auquel nous devons tendre. Nous parlons de ce que sont le mariage et la famille. Avec cette méthode, Familiaris consortio détermine ce que sont le mariage et la famille et ce qui est son « génome », selon l'expression du sociologue Donati : ce n'est pas un génome naturel, mais un génome social et de communion. C’est dans cette perspective que l'exhortation détermine le sens plus profond de l'indissolubilité du mariage (cf. FC, 20).

Familiaris consortio a donc représenté un immense développement doctrinal, rendu possible à partir du cycle de catéchèses de Jean-Paul II sur l'amour humain. Dans la première de ces catéchèses, celle du 3 septembre 1979, Jean-Paul II dit qu'il veut accompagner comme à distance les travaux préparatoires du Synode qui va se tenir l'année suivante. Il ne l'a pas fait en affrontant directement des thèmes des sessions synodales, mais en dirigeant l'attention vers les racines profondes. C’est comme s'il avait dit : Moi, Jean-Paul II, je veux aider les pères synodaux. Comment les aider ? En les amenant à la racine des questions. C’est de ce retour aux racines que naît la grande doctrine sur le mariage et la famille donnée à l'Église par Familiaris consortio.

Et il n'a pas ignoré les problèmes concrets. Il a aussi parlé du divorce, de l’union libre, du problème de l'admission de divorcés-remariés à l'Eucharistie. L'image donc d'une Familiaris consortio qui appartient au passé, qui n'a plus rien à dire au présent, est caricaturale. Ou bien c’est une considération venant de personnes qui ne l'ont pas lue.


De nombreuses conférences épiscopales ont souligné que des réponses aux questionnaires en préparation des deux prochains Synodes, il apparaît que la doctrine de l’encyclique Humanae Vitae crée de nos jours de la confusion. Est-ce le cas, ou est-ce que cela a été un texte prophétique ?

Le 28 juin 1978, un peu plus d'un mois avant de mourir, Paul VI disait : « Pour Humanae Vitae, vous remercierez Dieu et moi-même. » Quarante-six ans après, nous voyons synthétiquement ce qui est arrivé à l'institution du mariage et on se rend compte à quel point ce document a été prophétique.En niant le lien indissoluble entre la sexualité conjugale et la procréation, c'est-à-dire en niant l'enseignement d’Humanae Vitae, on a ouvert la voie à l’incohérence réciproque entre la procréation et la sexualité conjugale : from sex without babies to babies without sex.

Le fondement de la procréation humaine sur le terrain de l'amour conjugal s’est progressivement assombri, et on a graduellement construit l'idéologie selon laquelle n'importe qui peut avoir un enfant. Le célibataire, homme ou femme, l’homosexuel, éventuellement, en changeant la nature de la maternité. Donc, de façon cohérente, on est passé de l'idée de l’enfant attendu comme un don à l’enfant programmé comme un droit : on dit qu'il existe le droit à avoir un enfant. Qu’on pense à la récente décision du tribunal de Milan qui a affirmé le droit à la parentalité, comme s’il énonçait le droit à avoir une personne. C’est incroyable. J'ai le droit d’avoir des choses, pas des personnes. On a construit progressivement un code symbolique, à la fois éthique et juridique, qui relègue maintenant la famille et le mariage dans la sphère de la pure affectivité privée, sans égard pour les effets sur la vie sociale.

Il n'y a pas de doute que lorsque Humanae Vitae a été publiée, l'anthropologie qui la sous-tendait était très fragile et n'était pas dénuée d’un certain biologisme dans l'argumentation. Le magistère de Jean-Paul II a eu le grand mérite de construire une anthropologie adaptée sur la base d’Humanae Vitae. La question qu’il faut se poser n'est pas de savoir si Humanae Vitae est applicable aujourd'hui et dans quelle mesure, ou si par contre elle est source de confusion. À mon avis, la vraie question est autre.


La vraie question est autre.

Laquelle ?  Humanae Vitae dit la vérité sur le bien inhérent à la relation conjugale ? Dit-elle la vérité sur le bien qui est présent dans l'union  des conjoints lors de l'acte sexuel ?

En effet, l'essence des propositions normatives de la morale et du droit se trouve dans la vérité du bien qui, par essence, est objectivée. Si on ne se met pas dans cette perspective, on tombe dans la casuistique des Pharisiens. Et on n'en sort plus, parce qu'on arrive dans une impasse au bout de laquelle on est forcé de choisir entre la règle morale et la personne. Si on sauve l'une, on ne sauve pas l'autre. La question du pasteur est donc la suivante : comment puis-je guider les conjoints à vivre leur amour conjugal dans la vérité ?

Le problème n'est pas de vérifier si les conjoints se trouvent dans une situation qui les exempte d'une règle, mais quel est le bien du rapport conjugal. Quelle est sa vérité intime ? Je m'étonne qu’on dise qu’Humanae Vitae crée de la confusion. Qu’est-ce que cela veut dire ? Connait-on au moins la théologie des corps qu’a fondée Jean-Paul II sur Humanae Vitae ?

J'ajouterai une remarque. Je suis profondément étonné que, dans ce débat même, d’éminents cardinaux ne tiennent pas compte des cent quatre catéchèses sur l'amour humain. Jamais aucun pape n’en avait autant parlé. Ce Magistère n’est pas accepté, comme s'il n'existait pas. Crée-t-il de la confusion ? Celui qui affirme cela est-il au moins au courant de tout ce qui a été fait sur le plan scientifique sur la régulation naturelle des naissances ? Est-il au courant des innombrables couples qui, dans le monde, vivent avec joie la vérité d’Humanae Vitae ?

Même le cardinal Kasper souligne qu'il y a de grandes attentes dans l'Église en vue du Synode et qu'on court le risque d'une très grande déception si celles-ci n’étaient pas satisfaites. Un risque concret, d’après lui ? Je ne suis ni prophète ni fils de prophètes. Il arrive un événement admirable. Lorsque le pasteur ne prêche pas son opinion ou celle du monde, mais l'Évangile du mariage, ses paroles frappent les oreilles des auditoires, et dans leur cœur le Saint-Esprit agit et ouvre aux paroles du pasteur.

Ensuite, je me demande de quelles attentes nous parlons. Une grande chaîne de télévision américaine a mené une enquête sur des communautés catholiques du monde entier. C’est une photographie d’une réalité beaucoup plus diverse que les réponses au questionnaire recueillies en Allemagne, en Suisse et en Autriche. Un seul exemple. 75% des catholiques dans la plupart des pays africains sont contre l'admission des divorcés remariés à l'Eucharistie. Je le répète encore : de quelles attentes parlons-nous ? De celles de l'Occident ? L'Occident est-il donc le paradigme fondamental de l’annonce de l'Église ? En sommes-nous encore à ce point ? Allons écouter un peu les pauvres aussi. Je suis très perplexe et pensif lorsqu’on dit qu’ou bien on va dans une certaine direction, ou bien il serait préférable de ne pas tenir le Synode. Quelle direction ? La direction que sont censées indiquer les communautés de la Mitteleuropa ? Et pourquoi pas la direction indiquée par les communautés africaines ?


Il manque une pastorale familiale.

Le cardinal Müller a dit qu'il est déplorable que les catholiques ne connaissent pas la doctrine de l'Église et que ce manque ne peut pas justifier l'exigence d'adapter l'enseignement catholique à l'esprit du temps. Manque-il une pastorale familiale ?

Elle manque. C’est une très grave responsabilité pour nous, les pasteurs, de tout réduire aux cours prénuptiaux. Et l'éducation à l'affectivité des adolescents, des jeunes ? Quel pasteur des âmes parle encore de chasteté ? Quant à moi je constate un silence presque total là-dessus, depuis des années. Veillons à l'accompagnement des jeunes couples : demandons-nous si nous avons annoncé vraiment l'Évangile du mariage, si nous l'avons annoncé comme l’a demandé Jésus. Et ensuite, pourquoi ne se demande-t-on  pas pourquoi les jeunes ne se marient pas plus ? Ce n'est pas toujours pour des raisons économiques, comme on le dit habituellement.

Je parle de la situation de l'Occident. Si on fait une comparaison entre les jeunes qui se mariaient jusqu'il y a trente ans et aujourd'hui, les difficultés qu’ils avaient il y a trente ou quarante ans étaient mineures par rapport à celles d’aujourd'hui. Mais ceux-là construisaient un projet, avaient une espérance. Aujourd'hui ils ont peur et l’avenir fait peur ; mais s'il y a un choix qui exige un espoir dans l’avenir, c’est bien le choix de se marier. Ce sont les interrogations fondamentales d’aujourd'hui. J'ai impression que si Jésus se présentait tout à coup dans une réunion de prêtres, d'évêques et de cardinaux qui discutent de tous les graves problèmes du mariage et de la famille, et qu’ils lui demandaient comme le firent les Pharisiens : « Maître, le mariage est–il dissoluble ou indissoluble ? Ou y a-t-il des cas où, après une vraie pénitence… ? »… Que répondrait Jésus ? Je pense qu’il ferait la même réponse qu’aux Pharisiens : « Gardez le Principe ». Le fait est que maintenant on veut guérir les symptômes sans affronter sérieusement la maladie.

Le Synode, donc, ne pourra pas éviter de prendre position face à ce dilemme : la façon dont s’est développée la morphogénèse [NB : suite à la métaphore du génome] du mariage et de la famille est-elle positive pour les personnes, pour leurs relations et pour la société, ou au contraire est-ce une décadence des personnes et de leurs relations qui peut avoir des effets dévastateurs sur l'ensemble de la civilisation ? Cette question, le Synode ne peut pas l'éviter. L'Église ne peut pas considérer que ces faits (jeunes qui ne se marient pas, unions libres en augmentation exponentielle, introduction du soi-disant mariage homosexuel dans les systèmes juridiques, et d’autres  points encore) soient des dérives historiques, des processus historiques dont elle doit prendre acte et auxquels elle doit donc s'adapter en substance. Non. Jean-Paul II écrivait dans La Boutique de l'Orfèvre que « créer quelque chose qui reflète l'être et l'amour absolu est peut-être la chose plus extraordinaire qui existe. Mais on le fait sans s’en rendre compte ». Même l'Église doit-elle par conséquent cesser de nous faire sentir le souffle de l'éternité dans l'amour humain ? Deus avertat ! (« Dieu nous en garde ! »).


Le Pontife romain lui-même n'a pas pouvoir sur un premier mariage déjà célébré et consommé.

On parle de la possibilité de réadmettre à l'Eucharistie des divorcés remariés. Une des solutions proposées par le cardinal Kasper porte sur une période de pénitence aboutissant à la pleine réintégration. Est-elle une nécessité maintenant inéluctable, ou est-ce une adaptation de l'enseignement chrétien en fonction des circonstances ?

Celui qui fait cette hypothèse, au moins jusqu'à présent n'a pas répondu à une question très simple : qu'en est-il du premier mariage célébré et consommé ? Si l'Église admet à l'Eucharistie, elle doit donner de toute façon un jugement de légitimité à la seconde union. C’est logique. Mais alors  qu'en est-il du premier mariage ? Le deuxième, dit-on, ne peut pas être un vrai deuxième mariage, car la bigamie va à l’encontre de la parole du Maître. Et le premier ? Est-il dissous ? Mais les papes ont toujours enseigné que sur un mariage déjà célébré et consommé, le pape n'a aucun pouvoir.

La solution exposée porte à penser que le premier mariage demeure, mais qu’il y a quand même une deuxième forme de cohabitation que l'Église légitime. Donc, il y a un exercice de la sexualité humaine extraconjugale que l'Église considère légitime. Mais avec ce raisonnement on nie le pilier de la doctrine de l'Église sur la sexualité. Sur ce point on pourrait se demander : pourquoi n'approuve-t-on pas l’union libre ? Et pourquoi pas les rapports entre homosexuels ? La question de fond est donc simple : qu'en est-il du premier mariage ? Mais personne ne répond.

Jean-Paul II disait en 2000 dans une allocution à la Rote qu’« il ressort avec clarté que la non-extension du pouvoir du pontife romain aux mariages conclus et consommés est enseignée par le Magistère de l'Église comme doctrine à laquelle il faut définitivement adhérer, même si elle n'a pas été déclarée solennellement par un acte définitif ». La formule technique « doctrine à laquelle il faut adhérer définitivement » (« dottrina da tenersi definitivamente ») veut dire que sur ce point on n’admet plus de discussion parmi les théologiens ni de doute parmi les fidèles.


Aucun doute sur indissolubilité du mariage;

Donc ce n’est pas seulement une question de pratique, mais aussi de doctrine ?

Oui, ici on touche à la doctrine. Inévitablement. On peut dire que non, mais c’est le cas. Et pas seulement. On introduit une coutume qui à la longue détermine cette idée dans le peuple, et pas seulement chez les chrétiens : qu’il n'existe pas de mariage absolument indissoluble. Et ceci va évidemment contre la volonté du Seigneur. Il n'y a aucun doute là-dessus.


La grâce du mariage guérit : elle libère l'homme et la femme de leur incapacité à s'aimer toujours;

Mais n'y a-t-il pas un risque de considérer le sacrement seulement comme une levée de barrière disciplinaire et non comme un moyen de guérison ?

Il est vrai que la grâce du sacrement a aussi un effet de guérison, mais il faut voir dans quel sens.La grâce du mariage guérit parce qu’elle libère l'homme et la femme de leur incapacité de s’aimer toujours avec toute la plénitude de leur être. Celle-ci est la médecine du mariage : la capacité de s’aimer toujours. C’est ce que signifie guérir, et non pas qu’on améliore un peu l’état de la personne alors qu’en réalité elle reste malade, c'est-à-dire à la base qu’elle reste encore incapable d’un caractère définitif. L'indissolubilité matrimoniale est un don qui est fait du Christ à l'homme et à la femme qui s'épousent en Lui.

C’est un don : ce n'est pas avant tout une règle qui est imposée. Ce n'est pas un idéal auquel ils doivent tendre. C’est un don, et Dieu ne se repent jamais de ses dons. Ce n’est pas pour rien que Jésus, en répondant aux Pharisiens, fonde sa réponse révolutionnaire sur un acte divin. « Ce que Dieu a uni », dit Jésus. C’est Dieu qui unit, sinon le caractère définitif resterait un désir qui est certes naturel, mais impossible à réaliser. C’est Dieu Lui-même qui offre l’accomplissement. L'homme peut même décider de ne pas appliquer cette capacité d'aimer définitivement et totalement.

La théologie catholique a ensuite conceptualisé cette vision de foi au travers du concept du lien conjugal. Le mariage, le signe sacramentel du mariage, produit immédiatement entre les conjoints un lien qui ne dépend plus de leur volonté, parce qu'il est un don que Dieu leur a fait. Ces choses ne sont pas dites aux jeunes qui se marient aujourd'hui. Et ensuite nous nous étonnons qu’il arrive certaines choses.

Un débat très passionné a tourné autour du sens de la miséricorde. Quelle valeur a ce mot ? Prenons l’Evangile de Jésus et de la femme adultère. Pour la femme en flagrant d’adultère, la loi mosaïque était claire : elle devait être lapidée. Les pharisiens en effet demandèrent à Jésus ce qu’il en pensait, afin de le rallier à leur point de vue. S'il avait dit : « Lapidez-la», ils auraient dit immédiatement : « Voilà : Lui qui prêche la miséricorde, qui va manger avec les pécheurs, lorsque c’est le moment, Lui aussi dit de la lapider ». S'il avait dit « Vous ne devez pas la lapider », ils auraient dit : « Voilà à quoi amène la miséricorde : à détruire la loi et tout lien juridique et moral ». C’est ici la perspective typique de la morale casuiste, qui vous amène inévitablement dans une impasse où il y a dilemme entre la personne et la loi. Les pharisiens tentaient de conduire Jésus dans cette impasse. Mais il se libère totalement de cette perspective, et dit que l'adultère est un grand mal qui détruit la vérité de la personne humaine qui trahit. Et précisément parce que c’est un grand mal, Jésus, pour l'enlever, ne détruit pas la personne qui l'a commis, mais la guérit de ce mal et lui recommande de ne pas retomber dans ce grand mal qu'est l'adultère. « Je ne te condamne pas. Va et ne pêche plus ».

Voilà la miséricorde dont seul le Seigneur est capable. Voilà la miséricorde que l'Église, de génération en génération, annonce. L'Église doit désigner ce qui est mal. Elle a reçu de Jésus le pouvoir de guérir, mais à la même condition. Il est tout à fait vrai que le pardon est toujours possible : il est pour l'assassin, et de même pour l'adultère. C’était déjà une difficulté que présentaient les fidèles à Augustin : on pardonne l’homicide, mais malgré cela la victime ne revient pas à la vie. Pourquoi ne pas pardonner le divorce, cet état de vie, le nouveau mariage, même si un « retour à la vie » du premier n'est plus possible ? La chose est complètement différente. Dans l’homicide on pardonne à une personne qui a haï une autre personne, et on demande le repentir sur cela.

L'Église, au fond, s’attriste non pas seulement parce qu'une vie physique est terminée, mais plutôt aussi parce que dans le cœur de l'homme il y a eu une haine telle qu’elle pousse même à supprimer la vie physique d'une personne. C’est cela le mal, dit l'Église. Tu dois te repentir de cela et je te pardonnerai. Dans le cas d’un divorcé remarié, l'Église dit : « C’est cela le mal : le refus du don de Dieu, la volonté de casser le lien instauré par le Seigneur Lui-même. »

L'Église pardonne, mais à condition qu’ il y ait  repentir. Mais le repentir dans ce cas signifie retourner au premier mariage. Il n'est pas sérieux de dire : je suis repenti mais je reste dans l’état qui constitue la rupture de lien dont je me repens. Souvent (dit-on), ce n'est pas possible. Il existe de telles circonstances, certes, mais alors dans ces conditions, cette personne est dans un état de vie objectivement contraire au don de Dieu. Familiaris consortio le dit explicitement. La raison pour laquelle l'Église n'admet pas les divorcés remariés à l'Eucharistie n'est pas que l'Église présume que tous ceux qui vivent dans cette situation soient dans le péché mortel. La situation subjective de ces personnes est connue du Seigneur, qui voit dans la profondeur du cœur. Saint Paul le dit aussi : « Vous ne vouliez pas juger avant que ce soit le moment ». Mais parce que (et cela est justement écrit dans Familiaris consortio) « leur état et leur condition de vie sont en contradiction objective avec la communion d'amour entre le Christ et l’Église, telle qu’elle s’exprime et est rendue présente dans l'Eucharistie » (FC, 84).

La miséricorde de l'Église est celle de Jésus, celle qui dit qu'ont été bafoué la dignité de l'épouse, le refus du don de Dieu. La miséricorde ne dit pas : « Patience, essayons d’y remédier comme nous le pouvons. » Cela c’est la tolérance, qui est fondamentalement différente de la miséricorde. La tolérance laisse les choses comme elles sont pour des raisons supérieures. La miséricorde est la puissance de Dieu qui enlève de l'état d'injustice.


Dieu seul est capable de régénérer une personne humaine.

Il ne s'agit donc pas d’un arrangement.

Ce n'est pas un arrangement ; pareille chose serait indigne du Seigneur. Pour faire des arrangements, les hommes suffisent. Ici il s’agit de régénérer une personne humaine, ce dont seul Dieu est capable, et en son nom, l'Église. Saint Thomas dit que la justification d'un pécheur est une œuvre plus grande que la création de l'univers. Lorsqu’un pécheur est justifié, il arrive quelque chose de plus grand que tout l'univers. Un acte qui peut-être se produit dans un confessionnal, à travers un prêtre humble, pauvre. Mais là on accomplit un acte plus grand que la création du monde. Nous ne devons pas réduire la miséricorde à des arrangements, ou la confondre avec la tolérance. C’est injuste envers l'œuvre du Seigneur.


Un des points les plus fréquemment invoqués par ceux qui souhaitent une ouverture de l'Église aux personnes qui vivent dans des situations considérées irrégulières est que la foi est une mais que les modalités pour l'appliquer aux circonstances particulières doivent être adaptées à l’époque, comme l'Église l’a toujours fait. Qu'en pensez-vous ?

L'Église peut-elle se limiter à aller là où la portent les processus historiques comme si c’étaient des dérives naturelles ? Est-ce en cela que consiste l’annonce de l'Évangile ? Je ne le crois pas, parce que sinon, je me demande comment on fait pour sauver l'homme.

Je vais vous raconter une anecdote. Une épouse encore jeune, abandonnée par son mari, m'a dit qu'elle vit dans la chasteté mais que cela lui pèse terriblement. Parce que, dit-elle, « je ne suis pas une nonne, mais une femme normale ». Or elle me dit aussi qu’elle ne peut pas vivre sans l’eucharistie. Et le poids de la chasteté lui devient léger, parce qu'elle pense à l'eucharistie.

Un autre cas. Une dame qui a quatre enfants a été abandonnée par son mari après plus de vingt ans de mariage. La dame me dit qu’à ce moment-là elle a compris qu'elle devait aimer son mari sur la croix, « comme Jésus a fait avec moi ». Pourquoi ne parle-t-on pas de ces merveilles de la grâce de Dieu ? Ces deux femmes sont-elles « en adéquation » avec notre temps ? Il est certain qu'elles ne le sont pas. Mais je vous assure qu’il est serait très regrettable de rester silencieux au cours de ces semaines de discussion, sur la grandeur des épouses et des époux qui, bien qu’abandonnés, restent fidèles.

Le professeur Grygiel a raison lorsqu’il écrit que ce que les gens pensent de Lui n'intéresse pas beaucoup Jésus. C’est ce que pensent ses apôtres qui l’intéresse. Combien de prêtres et d’évêques pourraient témoigner d’épisodes de fidélité héroïque. Il y a quelques années, j'étais ici à Bologne, et j’ai voulu rencontrer des divorcés-remariés. Il y avait plus de trois cents couples. Nous sommes restés ensemble tout un dimanche après-midi. À la fin, plusieurs m’ont dit qu’ils avaient compris que l'Église est vraiment mère lorsqu’elle empêche de recevoir l'eucharistie. En ne pouvant pas recevoir l'eucharistie, ils comprennent combien est grand le mariage chrétien, et combien est beau l'Évangile du mariage.


Prêtre confesseur et prêtre prédicateur ( en chaire) : mener à la conversion avec force et tendresse.

De plus en plus souvent on évoque le thème du lien entre le confesseur et le pénitent, comme solution possible à la souffrance de celui qui a vu échouer son projet de vie. Qu’en pensez-vous ?

La tradition de l'Église a toujours distingué — distingué, et non séparé — sa tâche magistérielle du ministère du confesseur. En employant une image, nous pourrions dire qu'elle a toujours distingué la chaire du confessionnal. C’est une distinction qui ne veut pas signifier une duplicité, mais plutôt que l'Église de la chaire, lorsqu’elle parle du mariage, témoigne une vérité qui n'est pas avant tout une règle ou un idéal vers lequel il faut tendre. C’est là qu’intervient avec tendresse le confesseur, qui dit au pénitent : « Tout ce que tu as entendu de la chaire, c’est ta vérité, qui concerne ta liberté, blessée et fragile. » Le confesseur mène le pénitent en chemin vers la plénitude de son bien. Ce n'est pas que le rapport entre la chaire et le confessionnal soit un rapport entre l’universel et le particulier. C’est ce que pensaient les casuistes, surtout au dix-septième siècle.

Devant le drame de l'homme, la tâche du confesseur n'est pas de recourir à la logique qui fait passer de l'universel au particulier. Le drame de l'homme ne réside pas dans le passage de l'universel au singulier. Il réside dans le rapport entre la vérité de sa personne et sa liberté. C’est là le cœur du drame humain, parce qu’avec ma liberté je peux nier ce que je viens à peine d' affirmer avec ma raison. Je vois le bien et je l'approuve, et ensuite je fais le mal. C’est cela le drame. Le confesseur se situe à l’intérieur de ce drame, pas dans le mécanisme entre universel et particulier. S'il le faisait, il tomberait inévitablement dans l'hypocrisie et il serait porté à dire « Certes, c’est la loi universelle, mais puisque tu te trouves dans ces circonstances, tu n'es pas obligé ». Inévitablement, on créerait un état de fait dont l’invocation rendrait la loi répréhensible. Hypocritement, donc, le confesseur aurait déjà promulgué une autre loi à côté de celle prêchée depuis la chaire. C’est de l’hypocrisie ! Imaginez si le confesseur ne rappelait jamais à la personne qui se trouve devant lui que nous sommes en chemin. On risquerait, au nom de l'Évangile de la miséricorde, de rendre vain l'Évangile de la miséricorde. Sur ce point Pascal a vu juste dans ses Provinciales, pour d’autres aspects profondément injustes. À la fin l'homme pourrait se convaincre qu'il n'est pas malade, et donc qu’il n'a pas besoin de Jésus Christ. Un de mes enseignants, le serviteur de Dieu le père Cappello, grand professeur de droit canonique, disait que « lorsqu’on entre dans un confessionnal il ne faut pas suivre la doctrine des théologiens, mais l'exemple des saints ».

 

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